Qu'est-ce que les grands ensembles ?

« Nous espérons, un jour, sortir de villes comme Paris, non pas seulement par l’avenue des Champs-élysées, la seule réalisation de tenue sans laquelle Paris n’existerait pas, mais sortir par Belleville, par Charonne, par Bobigny, etc., et trouver harmonieusement disposées le long de larges autostrades, au milieu de grands espaces boisés, de parcs, de stade, des grandes cités claires, bien orientées, lumineusement éclairées par le soleil. »

M. Rotival, « Les Grands Ensembles », L’Architecture d’Aujourd’hui, vol. 1, n°6, juin 1935, p. 57.

Qu’est-ce qu’un grand ensemble ? L’évidence du terme, d’usage courant aujourd’hui, masque une définition qui reste encore sujette à débats. Il apparaît en 1935 sous la plume de Maurice Rotival dans un article la revue Architecture d’Aujourd’hui pour désigner les réalisations se réclamant de la Charte d’Athènes en Europe. Pour la France, la Cité de la Muette à Drancy est l’emblème de ce courant novateur, présentée dans une carte postale de la même époque comme les « premiers grattes ciels de la Banlieue Parisienne ». Car si le terme de « grands ensembles » s’impose au fil des années dans la représentation commune, il est initialement en concurrence avec d’autres. On parle de « grande opération », de « nouvel ensemble urbain », de « nouvel ensemble d’habitation », de « cité neuve », de « grand bloc », ou encore de « ville satellite », de « ville-champignon » et « mille fenêtres ». Paradoxalement la seule occurrence officielle du terme, dans la circulaire Guichard de 1973, est concomitante de l’annonce de l’abandon de la politique qui a donné le jour à ces architectures.

Cité de la Muette, dite aussi camp de Drancy

Cité de la Muette, dite aussi camp de Drancy, 1976

© Inventaire général du Patrimoine - Région Île-de-France/Pascal Corbière

Les grands ensembles sont donc avant tout une représentation née des usages, ce qui pose le problème de la délimitation stricte de la notion. Cette appellation s’applique finalement sans distinction aux projets caractérisés par une architecture de barres et de tours d’une part et implantés en zone périphérique d’autre part. Sa fortune tient sans doute de son adéquation avec l’air du temps alliée à sa facile appropriation. Nul besoin de maîtriser le langage parfois abscons des sigles administratifs pour identifier cette architecture, laquelle se distingue « par son irréductible étrangeté et son insularité dans le paysage comme dans les représentations ».

Cité idéale, patrimoine architectural ou « diplodocus repoussant », les grands ensembles sont successivement portés aux nues, brocardés puis réhabilités au gré des époques et des idéologies. L’histoire de leurs représentations est ici révélatrice de ces retournements critiques, qui s’incarnent dans la mise en place de stéréotypes visuels, cinématographiques et photographiques.

Qu'est-ce que les grands ensembles ?