La ruine du projet moderniste

La célébration unanime laisse rapidement la place à la dénonciation d’une politique désincarnée conduisant à la lente désintégration de ces édifices jusqu’à leur implosion, au sens figuré comme littéral, à la fin du siècle.

Cité de la Muette, dite aussi camp de Drancy

Cité de la Muette, dite aussi camp de Drancy, 1976

© Inventaire général du Patrimoine - Région Île-de-France/Pascal Corbière

La polémique débute dès la fin des années cinquante. Les grands ensembles deviennent des « cages à lapins » et ses détracteurs dénoncent  une « vie morne où toutes les évasions sont interdites » dans ces architectures perçues comme les stigmates d’un État planificateur imbu de sa puissance. Les vues aériennes se muent en éléments à charge. Elles sont considérées comme les témoins en acte d’un parti pris distant et déshumanisé des acteurs de la reconstruction. Après le temps du discrédit, vient le temps des ruines. En 1973, la circulaire Guichard met officiellement un coup d’arrêt à la politique qui a vu naître ces grands ensembles. Ils sont devenus la source de tous les maux de la ville contemporaine, responsables de fait d’une désagrégation sociale résultant du manque d’équipement et de l’isolement géographique.

Cité de l'Abreuvoir : 1500 logements

Cité de l'Abreuvoir : 1500 logements, 1984

Coll. MEDDE, fonds dit Equipement

© Bernard Suard/TERRA

Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, l’image accompagne de nouveau le développement des actions « d’humanisation du béton » afin de documenter et de légitimer la politique de réhabilitation qui se fonde sur la faillite consensuelle des grands ensembles. Les services de l’État enregistrent en couleurs la déliquescence des ensembles urbains, la dégradation physique des bâtiments et exposent le mal-être des banlieues. Dans cette cité radieuse laissée à l’abandon, les enfants jouent à côté des carcasses de voitures désossées qui jonchent les anciens espaces verts : le rêve moderniste est démantelé terme à terme.

Implosion de l'immeuble Debussy, Cité des 4000, La Courneuve

Implosion de l'immeuble Debussy, Cité des 4000, La Courneuve, 1986

© DRIEA/GAUTHIER

De métaphorique, cette destruction devient effective à la fin des années quatre-vingt. L’implosion de l’immeuble Debussy de la cité des 4000 à la Courneuve en 1986 est transformée en grand spectacle et fait l’objet d’une large couverture médiatique, dans les journaux comme à la télévision. La scénographie de la disparition de ces bâtiments fait écho à celle de leur érection. L’immeuble est isolé dans sa masse, entité gigantesque à la découpe résolument géométrique qui se détache sur l’horizon.